Situationships qui durent des mois sans jamais être nommées, ghosting devenu la norme plutôt que l'exception, swipe infini qui nourrit une insatisfaction chronique : la génération Z invente-t-elle vraiment de nouveaux codes amoureux, ou reproduit-elle les mêmes besoins humains avec de nouveaux outils ? Nous avons posé la question à la Dr. Elodie Fabre, sociologue spécialiste des pratiques amoureuses de la génération Z, autrice et intervenante régulière dans des colloques sur les nouvelles formes de conjugalité.

Portrait éditorial Dr. Elodie Fabre, sociologue spécialiste génération Z
Dr. Elodie Fabre

Sociologue — chercheuse en pratiques amoureuses contemporaines

Autrice et intervenante dans des colloques sur les nouvelles formes de conjugalité

La Dr. Elodie Fabre étudie depuis plusieurs années la façon dont les 15-25 ans construisent leurs relations amoureuses à l'ère du smartphone. Son terrain : entretiens qualitatifs, observation des usages sur les apps, analyse des tendances qui émergent puis se banalisent sur TikTok et Instagram. Sa conviction : la génération Z n'aime pas moins profondément que les générations précédentes, mais elle navigue un environnement relationnel structurellement différent, avec ses propres pièges et ses propres opportunités.

Sommaire

Ce qui différencie vraiment la génération Z des millennials

Journaliste : Dr. Fabre, vous étudiez les pratiques amoureuses sur plusieurs générations. Qu'est-ce qui distingue concrètement la génération Z des millennials dans leur façon d'aborder les rencontres en ligne ?
Dr. Fabre :

La première différence, c'est le rapport au temps. Les millennials ont connu les rencontres en ligne comme une option parmi d'autres, souvent après avoir grandi avec des rencontres majoritairement physiques. La génération Z, elle, a grandi avec le swipe comme mode par défaut. Ce n'est pas une alternative, c'est le terrain de jeu principal. Cela change profondément le rapport à la première approche : on ne se demande plus « est-ce que je dois utiliser une app », mais « quelle app utiliser pour quoi ».

La deuxième différence, c'est le rapport à l'étiquette. Les millennials cherchaient généralement à clarifier rapidement le statut d'une relation naissante. La génération Z tolère beaucoup mieux le flou, voire le recherche activement — c'est tout le sujet de la situationship dont on va parler. Ce n'est pas forcément de la peur de l'engagement au sens classique, c'est plutôt une volonté de ne pas figer prématurément quelque chose qui est encore en exploration.

La troisième différence, la plus structurelle, c'est la porosité entre réseaux sociaux et apps de rencontre. Pour beaucoup de jeunes, une rencontre commence sur Instagram ou TikTok, se poursuit en message privé, et n'implique jamais forcément une app de dating dédiée. Les plateformes comme Discord ou Snapchat jouent un rôle de plus en plus central dans cette première phase.

Le phénomène de la situationship

Journaliste : Le terme « situationship » est partout sur TikTok. Concrètement, sociologiquement, qu'est-ce que ça traduit ?
Dr. Fabre :

La situationship, c'est une relation qui fonctionne dans les faits comme un couple — attention, temps passé ensemble, parfois intimité — mais sans jamais être nommée comme telle. Ce qui m'intéresse sociologiquement, c'est que ce n'est pas simplement de l'immaturité ou de la peur de l'engagement, comme on l'entend souvent. C'est aussi une réponse rationnelle à un contexte d'incertitude économique et sociale plus large : quand l'avenir professionnel, le logement, la stabilité générale sont flous, certains jeunes reproduisent ce flou dans leur vie affective, presque par cohérence.

Cela dit, la situationship devient problématique quand elle est asymétrique : l'une des deux personnes vit très bien ce flou pendant que l'autre en souffre en silence, espérant secrètement que ça évolue vers quelque chose de plus clair. C'est cette asymétrie, plus que le flou en lui-même, qui crée de la souffrance. Le vocabulaire pour nommer ces situations aide beaucoup : quand on peut dire « je suis en situationship », on identifie le schéma au lieu de rester dans une ambiguïté non questionnée.

Pour approfondir le vocabulaire complet de ces dynamiques, notre glossaire des apps de rencontre détaille des termes connexes comme le benching ou le breadcrumbing, qui partagent avec la situationship cette même logique de flou entretenu.

Pourquoi le ghosting est devenu presque la norme

Journaliste : Le ghosting semble avoir changé de statut : il y a dix ans c'était choquant, aujourd'hui c'est presque attendu. Comment expliquez-vous cette normalisation ?
Dr. Fabre :

Plusieurs mécanismes se combinent. D'abord, l'abondance : quand on a accès à des dizaines de profils potentiels en quelques minutes, chaque interaction individuelle perd un peu de son poids relatif. Disparaitre d'une conversation coute moins cher socialement quand on sait qu'il y en aura une autre demain. Ensuite, l'anxiété face au conflit : beaucoup de jeunes préfèrent le silence à une conversation explicite de rupture, même informelle, parce que cette dernière implique de gérer la réaction émotionnelle de l'autre en direct, ce qui est inconfortable.

Il y a aussi un effet d'imitation sociale : quand le ghosting devient une pratique courante et documentée, il se banalise, ce qui réduit la culpabilité ressentie à le pratiquer. C'est un cercle qui s'auto-entretient. Ce que je constate cependant, c'est que la normalisation du comportement ne réduit pas la douleur de le subir. Être ghosté continue de faire mal, même quand on sait intellectuellement que c'est fréquent et qu'on l'a peut-être déjà fait à quelqu'un d'autre.

Notre article dédié sur le ghosting et comment y réagir propose des pistes concrètes pour sortir de la boucle de rumination qui suit souvent ce type de disparition silencieuse.

Jeune adulte consultant une application de rencontre sur son téléphone dans un café

Comment Instagram et TikTok redéfinissent la séduction

Journaliste : Au-delà des apps de rencontre à proprement parler, quel rôle jouent Instagram et TikTok dans les codes de séduction actuels ?
Dr. Fabre :

Un rôle énorme, et souvent sous-estimé par les études qui se concentrent uniquement sur les apps de dating. Instagram est devenu un espace de présélection informelle : avant même de matcher avec quelqu'un sur une app, beaucoup de jeunes vérifient le profil Instagram de la personne pour « vérifier » qu'elle correspond à l'image projetée sur l'app. Cette double vérification traduit une méfiance structurelle envers la mise en scène des profils de dating.

TikTok, de son côté, a créé tout un vocabulaire et toute une esthétique de la séduction : les vidéos « get ready with me » avant un date, les tendances de « red flags » et « green flags », les sketches sur le dating moderne qui deviennent des références communes. Ce contenu normalise certains comportements — parfois sains, parfois toxiques — à une vitesse que les générations précédentes n'ont jamais connue. Un comportement problématique peut devenir « acceptable » en quelques semaines simplement parce qu'il est répété et tourné en dérision sur des dizaines de vidéos virales.

Le risque, c'est que cette exposition constante crée une pression de conformité : les jeunes calquent leurs attentes et leurs comportements sur ce qu'ils voient circuler, parfois au détriment de ce qui leur correspond vraiment en tant qu'individus.

Le paradoxe du choix face au swipe infini

Journaliste : On parle beaucoup du « paradoxe du choix » appliqué aux apps de rencontre. Pouvez-vous expliquer ce mécanisme et son impact ?
Dr. Fabre :

Le paradoxe du choix, c'est un concept de psychologie sociale qui montre que plus on a d'options disponibles, moins on est capable de s'investir pleinement dans l'une d'entre elles — et paradoxalement, moins on est satisfait du choix final, même s'il est objectivement bon. Appliqué aux apps de rencontre, ça donne un swipe quasi infini de profils, ce qui crée une sensation permanente qu'une meilleure option existe juste après celle en cours.

Concrètement, ça se traduit par des comportements que j'observe fréquemment : difficulté à s'engager pleinement dans une première conversation prometteuse, tendance à continuer de swiper même quand on discute déjà avec quelqu'un d'intéressant, sentiment diffus d'insatisfaction même après plusieurs bons rendez-vous. Ce n'est pas de la superficialité — c'est un biais cognitif induit par le design même des applications, qui ont intérêt économique à maximiser le temps passé à swiper plutôt que la réussite des rencontres.

La bonne nouvelle, c'est que ce mécanisme se contre-carre en partie par une décision consciente : se fixer une limite de profils consultés par jour, ou privilégier des applications avec un fonctionnement différent du swipe, comme Hinge et son système de prompts, qui ralentit la mécanique de consommation rapide de profils.

Groupe de jeunes discutant ensemble, illustrant les liens sociaux au-delà des apps

Authenticité ou mise en scène : le dilemme des profils

Journaliste : Les jeunes recherchent-ils vraiment l'authenticité sur les apps, ou est-ce un discours qui contredit la réalité des pratiques observées ?
Dr. Fabre :

C'est une tension très réelle et je pense sincère chez la plupart des jeunes que j'ai interrogés. Le discours dominant valorise l'authenticité — « sois toi-même », « montre ta vraie personnalité » — mais la structure même des apps récompense la mise en scène : les photos les plus flatteuses obtiennent plus de matches, les bios travaillées avec humour performent mieux qu'une présentation neutre. Cette contradiction crée une forme de fatigue chez beaucoup de jeunes utilisateurs.

Ce que j'observe comme évolution positive, c'est une lassitude croissante envers les profils trop parfaits. Plusieurs de mes enquêtes montrent que les jeunes de 18-25 ans se méfient de plus en plus des photos trop retouchées ou des bios trop calculées, précisément parce qu'ils ont été déçus par le décalage entre le profil en ligne et la personne rencontrée en vrai. Il y a un mouvement, encore minoritaire mais croissant, vers des profils plus bruts, avec des photos moins posées et des bios plus honnêtes sur ses défauts ou ses incertitudes.

Mon conseil aux jeunes que je rencontre en conférence : le décalage entre le profil et la réalité finit toujours par se voir au premier rendez-vous. Autant construire un profil qui vous ressemble vraiment, cela filtre naturellement les personnes qui ne vous conviendraient pas de toute façon.

L'anxiété relationnelle à l'ère numérique

Journaliste : Constatez-vous une hausse de l'anxiété liée aux relations amoureuses chez les jeunes que vous étudiez, en lien avec l'usage intensif des apps ?
Dr. Fabre :

Oui, très clairement, et ce n'est pas propre à mes observations — plusieurs études convergent sur ce point. L'anxiété se manifeste à plusieurs niveaux : l'anxiété de performance (« est-ce que mon profil est assez bon »), l'anxiété d'attente (« pourquoi il ou elle n'a pas encore répondu »), et l'anxiété de comparaison permanente avec ce que les autres semblent vivre sur les réseaux sociaux.

Un facteur aggravant spécifique aux apps, c'est la disponibilité permanente de l'information sur l'activité de l'autre : voir que quelqu'un était « en ligne il y a 2 minutes » mais n'a pas répondu génère une charge anxieuse que les générations précédentes n'ont simplement jamais connue avec le courrier ou même les premiers SMS. Cette hyper-visibilité de l'attention de l'autre transforme chaque silence en signal potentiellement inquiétant, alors qu'il peut avoir mille explications anodines.

C'est un terrain sur lequel je recommande souvent un accompagnement quand l'anxiété devient envahissante — un accompagnement psychologique spécialisé, en ligne ou en présentiel, permet de retravailler ces réflexes anxieux avant qu'ils ne s'installent durablement dans le rapport aux relations.

Conseils pour une vie amoureuse plus saine

Journaliste : Pour conclure, quels conseils concrets donneriez-vous à un jeune qui veut vivre une vie amoureuse plus saine à l'ère du numérique, sans pour autant rejeter les apps en bloc ?
Dr. Fabre :

Le premier conseil, c'est de se fixer des limites de temps et de volume. Passer des heures à swiper sans intention claire nourrit le paradoxe du choix plutôt que de le résoudre. Mieux vaut des sessions courtes et intentionnelles, avec l'objectif de vraiment converser avec les personnes matchées plutôt que d'accumuler des matches inutilisés.

Le deuxième conseil, c'est d'accepter le flou avec discernement, pas par défaut. Si une situationship vous convient réellement, tant mieux. Mais si vous remarquez que vous espérez secrètement autre chose sans jamais le dire, c'est le signal qu'il faut avoir la conversation, même inconfortable, plutôt que de laisser le flou s'installer indéfiniment.

Le troisième conseil, c'est de maintenir des relations et des activités qui n'ont rien à voir avec les apps. Une vie sociale riche en dehors du dating numérique réduit mécaniquement la pression que l'on met sur chaque interaction en ligne, et rend chaque match ou chaque conversation moins vitale émotionnellement. Pour ceux qui cherchent des cadres alternatifs de rencontre moins axés sur l'image, je recommande souvent de regarder du côté des rencontres via des cercles d'amis, qui restent un des contextes les plus sains pour construire une relation durable.

Enfin, pour les 18-25 ans qui cherchent des ressources plus complètes sur l'accompagnement amoureux et la confiance en soi dans ce contexte numérique, je recommande de consulter des plateformes spécialisées comme conseil-seduction.fr, qui proposent des ressources concrètes adaptées à cette génération.

Les 3 choses à retenir

  1. Le flou relationnel n'est pas mauvais en soi — c'est l'asymétrie qui pose problème. Une situationship qui convient aux deux personnes n'est pas un échec relationnel. Le problème survient quand l'une des deux personnes espère secrètement plus de clarté sans jamais oser le demander. Nommer ce qu'on vit et être honnête sur ses attentes reste le meilleur outil pour éviter la souffrance silencieuse.
  2. Le paradoxe du choix est un biais réel, pas une fatalité personnelle. Si vous avez du mal à vous investir pleinement à cause du sentiment qu'une meilleure option existe toujours, ce n'est pas un défaut de caractère : c'est un mécanisme cognitif induit par le design même des applications. Se fixer des limites d'usage conscientes aide à le contrer.
  3. Une vie amoureuse saine se construit aussi en dehors de l'écran. Les apps sont un outil parmi d'autres, pas le seul terrain de construction affective. Maintenir des amitiés solides, des activités et des cercles sociaux hors ligne réduit la pression mise sur chaque interaction numérique et rend la navigation des apps globalement plus sereine.