Un tiers des Français de 25 à 39 ans se déclare particulièrement seul, contre 16% chez les 60-69 ans. Ce chiffre de la Fondation de France, publié début 2025, résume à lui seul le paradoxe que nous voulions explorer : la génération la plus connectée de l'histoire est aussi celle qui rapporte le plus haut niveau de solitude chronique. Pour comprendre comment isolement social et rencontre en ligne s'articulent réellement chez les 18-30 ans, nous avons interrogé Grégoire Vasseur, sociologue spécialisé dans les transformations du lien social et les usages numériques des jeunes adultes.

Grégoire Vasseur

Sociologue — transformations du lien social et usages numériques des jeunes adultes

Travaux portant notamment sur les effets de la crise sanitaire de 2020 sur la sociabilité de la génération qui avait alors entre 15 et 25 ans

Précision éditoriale : cet entretien est une construction rédactionnelle de rencontrejeune.fr, conçue pour vulgariser et croiser des données publiques (Fondation de France, IFOP, AP-HP, ARCEP) à travers un format Q/R lisible. Le nom et le profil de l'interviewé sont fictifs ; les chiffres cités renvoient à des études réelles, sourcées en fin d'article.

Sommaire

Un chiffre qui dérange : pourquoi les jeunes adultes se sentent plus seuls que leurs aînés

Rencontrejeune.fr — Le baromètre Fondation de France 2025 place les 25-39 ans devant les seniors sur l'échelle de la solitude ressentie. Est-ce que ce résultat vous a surpris ?
Grégoire Vasseur :

Pas vraiment, parce que les enquêtes précédentes allaient déjà dans ce sens, mais l'écart reste frappant : 35% chez les 25-39 ans contre 16% chez les 60-69 ans, soit plus du double. On imagine spontanément la solitude comme un problème de personnes âgées isolées, veuves ou en perte de mobilité. Les données récentes racontent une autre histoire. Le magazine Santé Mentale, en citant l'IFOP, va encore plus loin sur la tranche 18-24 ans : 40% de solitude chronique, contre 7% chez les plus de 65 ans. C'est un renversement complet de l'image qu'on se fait spontanément de qui souffre de solitude en France.

Comment expliquer ce renversement ?
Grégoire Vasseur :

Aucun facteur isolé ne suffit à l'expliquer, mais la mobilité géographique joue un rôle sous-estimé : un jeune de 20-25 ans a statistiquement beaucoup plus de chances d'avoir quitté sa ville natale pour des études ou un premier emploi, ce qui rompt mécaniquement les réseaux d'amitié de l'adolescence. La désaffiliation aux collectifs traditionnels pèse aussi lourd — moins d'adhésion associative, moins de pratique religieuse régulière, moins de syndicalisation — un phénomène qui touche toutes les générations mais frappe plus durement une classe d'âge qui n'a jamais eu le temps de reconstruire ces collectifs avant qu'ils ne s'effondrent. Reste la dimension numérique, qu'on aborde souvent mal en la réduisant à "les jeunes sont sur leur téléphone" — la réalité est plus nuancée que ce raccourci.

Réseaux sociaux et santé mentale : ce que montrent les études récentes

L'étude AP-HP relayée fin 2025 avance un chiffre impressionnant : 590 000 cas de dépression supplémentaires liés aux réseaux sociaux chez les adolescents français. Ce résultat vous paraît-il solide ?
Grégoire Vasseur :

C'est un travail de modélisation sérieux — micro-simulation sur 18,6 millions d'adolescents nés entre 1990 et 2012, suivis de 2000 à 2022, avec 95 paramètres pris en compte. Ce n'est pas une étude d'observation brute qui confond corrélation et causalité sans le dire. Le résultat associe l'essor des réseaux sociaux à environ 799 décès par suicide additionnels et 137 000 années de vie en bonne santé perdues sur la période. La prévalence de la dépression caractérisée chez les adolescents est passée de 2% en 2014 à 9% en 2021, une progression qui coïncide avec la généralisation de l'usage intensif — 2h12 par jour en moyenne en 2021 selon cette même étude.

Est-ce que cela signifie que les réseaux sociaux sont la cause principale de l'isolement des jeunes ?
Grégoire Vasseur :

La nuance compte ici. Une cause principale suppose d'écarter les autres facteurs, ce que cette étude ne fait pas — elle mesure une association forte sur un facteur parmi d'autres. Le baromètre ARCEP-ARCOM 2025 montre que 52% des 12-17 ans dépassent 3 heures d'écran quotidien, dont 2h40 sur les seuls réseaux sociaux, et que 60% des 18-24 ans font de même. Un détail qu'on cite rarement dans ce même baromètre : les jeunes sont plus prompts que la moyenne à juger leur propre temps d'écran excessif, une lucidité qui coexiste avec la dépendance et nuance l'image d'une génération totalement subjuguée sans recul sur ses usages.

Jeune femme marchant seule en ville en fin de journée, consultant son téléphone

Rencontre en ligne : refuge contre la solitude ou facteur d'isolement supplémentaire ?

Justement, où se situe la rencontre en ligne dans ce tableau ? Aggrave-t-elle l'isolement ou peut-elle le réduire ?
Grégoire Vasseur :

Ce n'est pas la réponse qu'on attend d'un entretien, mais la sincère : ça dépend entièrement de l'usage. Le chiffre IFOP le plus révélateur sur ce point date de l'enquête post-Covid : la proportion d'utilisateurs cherchant "quelqu'un avec qui flirter en ligne sans chercher à se rencontrer en vrai" est passée de 37% en janvier 2020 à 58% en juin 2021. Cette bascule vers une sociabilité numérique déconnectée de toute rencontre physique entretient structurellement l'isolement plutôt qu'elle ne le résout, puisqu'elle fournit une gratification relationnelle minimale sans exposer à la charge émotionnelle et logistique d'un vrai rendez-vous.

Mais une partie des jeunes utilise bien ces applications pour sortir de leur isolement, non ?
Grégoire Vasseur :

C'est l'autre versant du même outil, oui. En 2022, environ un quart des Français déclaraient avoir rencontré leur partenaire en ligne, et 31% étaient inscrits sur un site de rencontre dès 2020. Sur Tinder, 85% des utilisateurs ont entre 18 et 34 ans, ce qui confirme que l'outil est massivement approprié par la tranche d'âge la plus concernée par l'isolement relationnel. Pour quelqu'un qui a du mal à aborder en physique — timidité, anxiété sociale, manque d'occasions dans son environnement quotidien — une application bien utilisée peut être la première étape concrète vers une reconstruction du lien social, à condition de ne pas s'arrêter au stade de la conversation infinie sans suite.

Notre guide sur la timidité et le premier pas détaille justement comment transformer une conversation en ligne en rendez-vous réel sans se laisser bloquer par l'appréhension.

Le paradoxe de la génération la plus connectée et la plus seule

On a l'impression d'un paradoxe insoluble : plus connectés que jamais, et plus seuls que jamais. Comment le résoudre ?
Grégoire Vasseur :

Je ne suis pas sûr qu'il faille chercher à le résoudre plutôt qu'à le comprendre. Le vice-président de l'IFOP notait, sur la vague 5 du baromètre solitude, que les moins de 35 ans parlent plus facilement de leur solitude que leurs aînés — rupture avec une culture du silence propre aux générations précédentes. Ce n'est pas anodin : une partie de ce que les chiffres mesurent aujourd'hui comme "solitude en hausse" est peut-être aussi une solitude qui s'exprime davantage, alors qu'elle restait tue chez les générations qui avaient 25 ans dans les années 1980 ou 1990. La connexion permanente n'a pas créé la solitude à elle seule ; elle l'a rendue visible, mesurable, et parfois elle l'a nourrie par des usages passifs.

Concrètement, qu'est-ce qui différencie un usage qui isole d'un usage qui reconnecte ?
Grégoire Vasseur :

Deux critères reviennent surtout dans les entretiens que je mène avec des jeunes adultes sur ce sujet. Le premier, c'est le rapport au défilement : passer une heure à faire défiler des profils sans engager une seule conversation produit un sentiment de solitude renforcé, proche de ce que la littérature appelle le "doomscrolling" appliqué aux applications de rencontre. Le second tient plutôt à l'état émotionnel après usage — anxiété, frustration ou vide en fermant l'application sont des signaux plus fiables que le temps passé lui-même. À cela s'ajoute un troisième repère, un peu moins souvent évoqué mais tout aussi parlant : le taux de conversion en rencontre réelle. Des conversations qui durent des semaines sans jamais déboucher sur un rendez-vous en physique entretiennent une intimité de façade sans les bénéfices réels du lien social.

Ce que les chiffres disent, comparés

IndicateurValeurSource
Isolement relationnel, 25-39 ans se sentant seuls35%Fondation de France, 2025
Solitude chronique, 18-24 ans40%IFOP, cité par Santé Mentale, 2025
Troubles anxieux, 11-15 ans (dont formes sévères)45% (dont 8%)Mutualité Française, 2024
Signes de dépression, 15-29 ans25%Mutualité Française, 2025
Temps d'écran quotidien > 3h, 18-24 ans60%ARCEP-ARCOM, 2024
Recherche de flirt sans rencontre réelle (2020 → 2021)37% → 58%IFOP, 2021
Partenaire rencontré en ligne (déclaratif, 2022)~25%IFOP
Utilisateurs Tinder âgés de 18 à 34 ans85%Statista

Sortir de l'isolement par la rencontre en ligne : ce que recommande la sociologie

Si un jeune adulte isolé vous demandait un conseil concret aujourd'hui, que lui diriez-vous ?
Grégoire Vasseur :

Je me méfie des conseils uniques qui prétendent s'appliquer à toutes les situations, parce que l'isolement d'un étudiant qui vient d'arriver dans une nouvelle ville n'a rien à voir avec celui d'un jeune actif qui a coupé les ponts après une rupture difficile. Mais quelques repères tiennent dans la plupart des cas :

  1. Fixer une limite de temps explicite sur l'application, plutôt que de la laisser combler les creux de la journée sans y penser.
  2. Se donner un objectif de rencontre réelle après un nombre défini d'échanges — trois ou quatre messages suffisent en général à juger si une conversation mérite un rendez-vous.
  3. Ne pas faire de l'application le seul canal de sociabilité : elle fonctionne mieux en complément d'une vie sociale existante, même minimale, qu'en remplacement total.
  4. Accepter que le taux d'échec soit élevé — la majorité des conversations ne débouchent pas sur une relation, et c'est statistiquement normal, pas un signe d'échec personnel.

Notre guide pour bien préparer un premier rendez-vous reprend ce dernier point plus en détail, avec des repères pratiques pour passer du message au face-à-face sans se braquer.

Deux amies souriantes se retrouvant à une table de café en extérieur

Les limites du numérique face à un isolement déjà installé

Est-ce qu'il y a des situations où l'application de rencontre ne suffit pas, voire aggrave les choses ?
Grégoire Vasseur :

Clairement, oui. Quand l'isolement s'accompagne de symptômes dépressifs installés — et rappelons que 25% des 15-29 ans présentent des signes de dépression selon l'enquête Mutualité Française de 2025 sur plus de 5600 jeunes — l'application de rencontre peut devenir un terrain supplémentaire de rejet perçu, avec des matches qui ne répondent pas ou des conversations qui s'arrêtent brutalement. Pour quelqu'un déjà fragilisé, cette accumulation de micro-rejets peut aggraver le repli plutôt que le réduire. C'est pourquoi je ne recommande jamais l'application comme une solution isolée : elle doit s'inscrire dans une démarche plus large, qui peut inclure un accompagnement psychologique si les troubles anxieux ou dépressifs sont marqués — la Mutualité Française rappelle que 45% des 11-15 ans présentent des troubles anxieux, dont 8% sous forme sévère, un terrain qui ne se résout pas avec un simple changement d'application.

Y a-t-il un risque à laisser le cyberharcèlement s'installer dans ces espaces déjà fragiles ?
Grégoire Vasseur :

C'est un point trop souvent minimisé. Un jeune déjà isolé et anxieux est plus vulnérable face à une remarque blessante ou une séquence de harcèlement en ligne, précisément parce qu'il dispose de moins de ressources sociales pour en relativiser l'impact. Notre article sur le cyberharcèlement dans la rencontre en ligne détaille les mécanismes de signalement et les réflexes à adopter — je considère que ce volet de prévention devrait être systématiquement associé à toute discussion sur l'isolement des jeunes et le numérique.

Reconstruire un lien social durable au-delà de l'écran

Pour conclure sur un plan plus large : est-ce que la rencontre en ligne peut, à elle seule, restaurer une vie sociale complète chez un jeune isolé ?
Grégoire Vasseur :

C'est probablement le message le plus important à transmettre : non. Une application de rencontre traite un symptôme précis — l'absence de rencontres romantiques ou amicales dans un cercle restreint — mais elle ne reconstruit pas à elle seule le tissu social plus large : amitiés de longue durée, engagement associatif, appartenance à un groupe stable. Les jeunes qui s'en sortent le mieux, dans les entretiens que je mène, sont ceux qui utilisent l'application comme un point d'entrée vers une vie sociale plus large, pas comme son substitut permanent. Le risque, sinon, c'est de rester dans un cycle de connexions ponctuelles qui ne comblent jamais réellement le sentiment de solitude de fond — ce que les chiffres de la Fondation de France mesurent depuis plusieurs années sans que la tendance ne s'inverse.

Un dernier conseil pour les parents ou les proches qui s'inquiètent de voir un jeune passer beaucoup de temps sur ces applications ?
Grégoire Vasseur :

Observer plutôt que juger. Le temps passé seul n'est pas en soi le problème — c'est la qualité de ce qui se passe pendant ce temps qui compte. Un jeune qui multiplie les conversations sincères et finit par rencontrer des gens en vrai va globalement bien, même s'il passe une heure par jour sur son téléphone. Un jeune qui accumule les matches sans jamais engager, ou qui ressort systématiquement anxieux de ses échanges, envoie un signal qui mérite qu'on en parle avec lui, sans dramatiser mais sans minimiser non plus. Notre guide destiné aux parents donne des pistes concrètes pour ouvrir cette conversation sans braquer un adolescent ou un jeune adulte déjà sur la défensive.

Sources citées dans cet entretien : Fondation de France (étude Solitudes 2025, avec Cerlis, Audencia, Crédoc) ; Santé Mentale / IFOP (solitude chronique 2024) ; IFOP (Baromètre solitude vague 5, décembre 2024) ; AP-HP, Université Paris Cité, Inserm, Institut de Psychiatrie et Neurosciences de Paris (étude PLOS Medicine, réseaux sociaux et dépression adolescente) ; Région Sud / Mutualité Française (santé mentale des jeunes 2024-2025) ; ARCEP/ARCOM/ANCT/CGE via CREDOC (Baromètre du numérique 2025) ; IFOP (enquête rencontre en ligne et Covid-19) ; Statista (profil démographique Tinder).

Pour aller plus loin